Le Lion, le Soleil et les trois couleurs

Garde Javidan · Iranica
Le Lion, le Soleil et les trois couleurs
L’histoire millénaire du drapeau iranien — de la terre cuite de Sialk aux rues d’aujourd’hui. Une image que sept mille ans n’ont pas réussi à éteindre, et qu’une seule révolution a cru pouvoir arracher.
Un drapeau n’est pas un morceau de tissu. C’est une mémoire pliée dans le vent. Et lorsqu’on déplie celui de l’Iran, on remonte non pas des décennies, mais des millénaires — jusqu’à des lions peints sur des poteries il y a sept mille ans, jusqu’à un soleil qui se lève derrière l’échine d’un fauve. Voici l’histoire du Lion, du Soleil et des trois couleurs.
I. Le Lion et le Soleil : une image venue du fond des âges
Le Lion et le Soleil — Shir-o-Khorshid (شیر و خورشید) — semble avoir toujours été là. Séparément, ses deux moitiés comptent parmi les plus anciennes images de la civilisation iranienne.
Le lion d’abord. On le trouve peint sur les céramiques de Tepe Sialk, près de Kashan, dès le Vᵉ-IVᵉ millénaire avant notre ère — près de sept mille ans. Il rugit ensuite dans l’art de l’Élam et sur les bronzes du Luristan. Puis il devient monumental : la Frise des Lions en briques émaillées du palais de Darius à Suse (vers 510 av. J.-C., aujourd’hui au Louvre, exhumée par Marcel Dieulafoy), et le fameux lion terrassant le taureau sur les escaliers de l’Apadana à Persépolis (vers 515 av. J.-C.).


Le soleil ensuite : le disque solaire ailé, symbole de la gloire royale et d’Ahura Mazda, rayonne à Persépolis et sur le relief de Bisotun de Darius (vers 520 av. J.-C.). Derrière lui veille Mithra, l’antique divinité iranienne de la lumière et du serment.

Et le lien entre les deux n’est pas un hasard : le combat du lion et du taureau de Persépolis est lu par les spécialistes comme une image astronomique — le Lion (le soleil) triomphant du Taureau au moment de l’équinoxe de printemps, c’est-à-dire de Norouz. C’est là, dans ce ciel, qu’est semée la graine du futur emblème.
Car l’emblème combiné, le Lion portant le Soleil sur son dos, apparaît clairement bien plus tard : sur les monnaies seldjoukides du sultan Kay Khosrow II (1237-1246). À partir de là, il ne quittera plus l’Iran.
II. Blanc, rouge, vert : la sacralité des trois couleurs
Avant même d’être un drapeau, ces trois couleurs étaient un langage.
Le blanc est la plus sacrée. Dans l’Iran zoroastrien, il est la couleur de la pureté, de la lumière et de l’asha — l’Ordre juste, la Vérité, le cœur même de la foi de Zarathoustra. C’est la couleur des prêtres, les mobeds, vêtus de blanc, et du sedreh, la chemise sacrée. Le blanc, c’est la clarté d’Ahura Mazda, « le Seigneur Sage ». Rien n’est plus haut.
Le rouge est la couleur du trône et du courage. Pourpre des rois achéménides et sassanides, feu sacré d’Âtar, éclat de Bahrâm (Verethragna), le yazata de la victoire. C’est aussi la couleur du sang versé pour la patrie. Le champ du plus glorieux étendard de l’Iran ancien, le Derafsh-e Kâviâni, était pourpre.
Le vert, enfin. Dans le drapeau, on l’associe aujourd’hui à l’islam — c’est la lecture officielle de 1907, et la plus tardive des trois. Mais il faut lui rendre sa racine iranienne, plus ancienne et plus douce : le vert, c’est le printemps, la renaissance, Norouz. C’est le sabzeh — les jeunes pousses de blé que chaque famille fait germer pour la table du Nouvel An, symbole de la vie qui revient. C’est la couleur des Amesha Spenta liés aux plantes et aux eaux. Le vert dit l’espérance ; mais ce sont le blanc et le rouge — la pureté et le sang, la lumière et le trône — qui portent la mémoire la plus profonde de l’Iran.
III. Le voyage du drapeau vert-blanc-rouge
Comment le Lion et le Soleil sont-ils venus se poser au centre des trois couleurs ?
Le fil passe d’abord par les Seldjoukides (XIᵉ-XIIIᵉ siècles). Turcs d’origine, ils tombèrent pourtant amoureux de la civilisation qu’ils gouvernaient : ils firent du persan leur langue de cour, protégèrent les poètes, et ravivèrent les grands thèmes de la mythologie iranienne — le Simorgh, le Homâ, le Lion de Perse. C’est sur leurs monnaies que le Lion et Soleil resurgit, transmis ensuite aux Safavides puis aux Qajars, qui en firent définitivement l’emblème national — ajoutant au lion l’épée et au soleil un visage.
C’est sous les Qajars que le grand réformateur Amir Kabir, au milieu du XIXᵉ siècle, fixe le tricolore : vert en haut, blanc au milieu, rouge en bas, le Lion et Soleil au centre du blanc.
Puis vient l’heure de la nation qui se dresse. Lors de la Révolution constitutionnelle, les Lois fondamentales complémentaires du 7 octobre 1907 consacrent officiellement ce drapeau comme étendard de l’État ; un décret de 1910 en règle jusqu’au moindre détail — la courbe de la queue du lion, la forme de l’épée, les rayons du soleil.

Et enfin, le drapeau impérial. Sous les Pahlavi, le Lion et Soleil se pare, dans certains cas d’usage, de la couronne impériale, et il flotte sur un Iran qui se relève et marche à grands pas : le train transiranien bâti sans un sou d’emprunt étranger, l’université, les femmes dévoilées et diplômées, un pays devenu l’une des grandes puissances de l’Asie. En 1971, sous ce drapeau, l’Iran célèbre à Persépolis 2 500 ans de monarchie devant le monde entier — le Lion doré et le Soleil rayonnant au-dessus des colonnes de Darius, comme si les siècles se donnaient rendez-vous. Ce drapeau-là ne disait pas un régime : il disait une continuité, la fierté d’un peuple qui savait d’où il venait.
Un même drapeau, plusieurs usages
Il faut être précis, car sous les Pahlavi le vert-blanc-rouge se déclinait selon l’usage, et tous ne portaient pas la couronne :
- le drapeau civil, celui des citoyens : le tricolore nu, sans aucun emblème ;
- le drapeau d’État, sur les bâtiments officiels et les ministères : le Lion et Soleil sans couronne — c’était là, au sens strict, le « drapeau d’État » ;
- le pavillon de guerre et de marine : le Lion et Soleil couronné de la couronne Pahlavi, ceint d’une couronne de laurier ;
- l’étendard impérial du Shahanshah, personnel : l’emblème sur un champ bleu ciel.
La couronne impériale fut ajoutée à l’emblème dans les années 1960, autour du couronnement de 1967. Et c’est cette version couronnée — Lion, épée, Soleil et couronne — qui s’est imposée dans la mémoire collective comme l’image même de l’Iran impérial, et que brandit aujourd’hui, des avenues de Los Angeles aux places de Berlin, la diaspora d’un peuple qui n’a rien oublié.




IV. Remonter le fleuve : les étendards de l’Iran éternel
Mais avant même le Lion et le Soleil, l’Iran avait déjà ses bannières. Remontons le fleuve.
Élam et Mèdes — les plus anciens royaumes de la terre iranienne nous ont laissé des emblèmes, des sceaux, des lions et des aigles — mais point d’« étendard » national clairement attesté. La mémoire, ici, est faite de pierre et de terre cuite plus que de tissu.
Achéménides — le faucon d’or de Cyrus
Aux VIᵉ-IVᵉ siècles avant notre ère, l’Iran de Cyrus le Grand marche derrière le Derafsh-e Shahbâz, le faucon (ou aigle) d’or aux ailes déployées, hissé au sommet d’une lance — décrit par Xénophon, retrouvé figuré à Persépolis. Chaque division de l’armée, nous dit Hérodote, portait en outre sa propre enseigne.

Parthes — les maîtres cavaliers
Seigneurs de la steppe et archers redoutés, les Parthes ont porté au combat l’art équestre à son sommet — jusqu’à ce fameux « tir du Parthe », la flèche décochée en pleine fuite simulée. Au vent de leurs charges claquaient les enseignes des cavaleries iraniennes, dont l’étendard-dragon (le draco), long serpent de tissu qui sifflait dans la course.

Sassanides — le Derafsh-e Kâviâni
C’est l’apogée. Les Sassanides (224-651) brandissent le légendaire Derafsh-e Kâviâni — l’étendard de Kâveh le forgeron, celui qui, dans le Livre des Rois, dressa son tablier de cuir au bout d’une lance pour soulever le peuple contre le tyran Zahhâk. Devenu bannière impériale, il était fait de peau de panthère, immense (dit-on, 18 coudées sur 12), et chaque roi y ajoutait or et pierreries. À la bataille d’al-Qâdisiyya (vers 637), il tomba aux mains des envahisseurs arabes ; on en arracha les joyaux, et le calife Omar le fit brûler. On peut brûler une étoffe. Pas une idée.

Le tablier de Kâveh, à nouveau levé
En 1979, la République islamique a fait à son tour ce que Zahhâk n’avait pas réussi : elle a arraché le Lion et le Soleil du drapeau, comme on arrache un visage d’une photo. Elle a cru effacer trois mille ans en changeant une étoffe.
Mais regardez les rues, de Téhéran à Los Angeles, de Berlin à Nazareth : c’est sous le Lion et le Soleil que marche l’Iran qui veut vivre. Le tablier de Kâveh a été relevé. Le forgeron est de retour, et le Soleil, derrière l’échine du Lion, n’a jamais cessé de se lever.
Payandeh Irân. Javid Shah.
Une question à trancher pour l’Iran de demain
Il faut oser regarder l’emblème en face. De tout le Lion et Soleil, un seul élément est une greffe proprement islamique chiite : l’épée. Ce sabre courbe — le shamshir — ne figurait pas dans l’emblème ancien. Il a été ajouté sous les Qajars, par Fath-Ali Shah (début du XIXᵉ siècle, quand fut aussi institué l’Ordre du Lion et Soleil, en 1808). Dès lors, le lion fut relu comme Ali — « le Lion de Dieu », Assadollah — et son épée comme le Zulfiqar, le sabre légendaire d’Ali. Autrement dit, ce que les Qajars ont glissé dans la patte du lion millénaire, c’est un symbole du chiisme.
Le reste plonge dans l’Iran d’avant l’islam : le lion, force et royauté depuis Sialk et Persépolis ; le soleil, Mithra et le farr, la lumière et la gloire des rois. Deux images vieilles de plusieurs milliers d’années — et, posée sur elles au XIXᵉ siècle, une épée venue d’ailleurs.
D’où la question, aujourd’hui ouvertement débattue parmi les Iraniens qui dessinent déjà le drapeau de l’après-régime : faut-il retirer l’épée du drapeau de l’Iran libre de demain ?
Les arguments existent des deux côtés. Certains veulent la garder : l’épée, disent-ils, est aussi « l’épée de la justice » et du courage royal, et c’est sous ce drapeau-là, épée comprise, que sont tombés tant des nôtres. D’autres pensent qu’un emblème national ne doit rien devoir à l’islam — chiite ou sunnite — qui est un corps étranger greffé sur l’Iran, et rêvent d’un Lion et Soleil rendu à sa pureté d’avant la conquête arabe.
Le débat appartient au peuple. Mais il vaudra la peine d’être posé plus tard, après la guerre — pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est sous ce même drapeau qu’il faut se rassembler et vaincre ; les questions d’emblème viendront quand l’Iran sera libre.