Peuples et Langues iraniens

Iranica · Civilisation · Le socle aryen

Peuples et Langues iraniens

Une famille, une racine — l’aryen. Et, par-dessus tout, une langue qui les relie tous : le persan.

Faravahar, emblème ailé du zoroastrisme
Carte de répartition des langues iraniennes
Répartition des langues iraniennes, de l’Anatolie au Pamir : persan, kurde, baloutche, pachto, dari, luri, gilaki, ossète, langues du Pamir… Carte : Mnohohrishnyi, Wikimedia Commons — CC0

On dit « iranien » comme on dirait « roman » ou « slave » : non pas une nationalité, mais une famille de langues — et donc de peuples. Du Kurde des monts Zagros au Tadjik de Samarcande, du Pachtoune de Kaboul à l’Ossète du Caucase, du Baloutche au Gilaki de la Caspienne, la quasi-totalité de ces peuples parlent une langue née d’une même souche : l’iranien, rameau de la branche indo-iranienne de l’immense famille indo-européenne. Et cette souche portait un nom que ces peuples se donnaient à eux-mêmes : arya — aryen.

⚠️ Une catégorie de langue, pas de « race ». « Aryen » désigne ici l’auto-désignation antique des locuteurs des langues iraniennes — un fait linguistique, culturel et religieux, jamais biologique. Comme le résume le grand iranologue Jean Kellens (Collège de France) : « Les airiia- ne sont plus des Aryens » au sens racial du XIXᵉ siècle — ils sont ceux qui parlaient une langue iranienne et vénéraient Ahura Mazdā.

Arya — le nom qu’ils se donnaient · I

De l’Avesta à Darius, de l’Airyanəm Vaēǰō à l’Ērānšahr.

Dans l’Avesta, les fidèles de Zarathushtra s’appellent airya, et nomment leur berceau mythique Airyanəm Vaēǰō, « l’étendue des Aryas ». Deux siècles plus tard, à Naqsh-e Rostam, le roi achéménide Darius le Grand (522–486 av. J.-C.) se présente en ces termes gravés dans le roc :

« Un Perse, fils d’un Perse, un Aryen, de souche aryenne. » Darius Iᵉʳ — inscription DNa, Naqsh-e Rostam

Le détail est capital : pour Darius, « perse » (pārsa) n’est qu’une part d’un ensemble plus vaste, « aryen » (ariya). À Behistun, l’inscription trilingue le confirme — Ahura Mazdā y est appelé « le dieu des Aryas », et Darius dit avoir fait graver une écriture nouvelle « arienne ».

Relief de Behistun : Darius et l'inscription en vieux-perse
Relief de Bisotun : Darius le Grand devant ses captifs, surmonté de l’inscription trilingue (vieux-perse, élamite, babylonien) qui permit de déchiffrer le cunéiforme. Photo : « Pentocelo », Wikimedia Commons — CC BY-SA 2.0

De ce mot arya descend en droite ligne le nom du pays. Le moyen-perse ēr (« iranien ») vient du vieil iranien *arya- ; son pluriel ērān remonte au génitif *aryānām, « [le pays] des Aryens ». Les Sassanides forgent au IIIᵉ siècle le mot Ērānšahr, « l’empire des Iraniens » — attesté sous Ardashir Iᵉʳ puis Shapur Iᵉʳ (inscription de la Kaʿba-ye Zardošt). Le persan moderne Īrān en est l’héritier direct : « Iran » signifie, littéralement, le pays des Aryens.

Une seule famille de langues · II

Indo-européen → indo-iranien → iranien : Ouest et Est, et trois âges.

Les langues iraniennes forment, avec les langues indo-aryennes (de l’Inde) et le nouristani, la branche indo-iranienne de la famille indo-européenne. Elles se partagent en deux grands ensembles — un iranien occidental (d’où viennent le persan, le kurde, le baloutche, le luri, les langues caspiennes) et un iranien oriental (pachto, langues du Pamir, ossète, yaghnobi) — eux-mêmes subdivisés Nord/Sud.

Carte des branches de la famille indo-européenne
La famille indo-européenne. En bleu, la branche indo-iranienne qui s’étend de l’Iran à l’Inde : l’iranien en est la moitié occidentale. Carte : Hayden120 et al., Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0

Comme toute grande famille, l’iranien a son histoire, en trois âges :

ÂgeÉpoqueLangues
Vieil-iranienjusqu’à ~400 av. J.-C.avestique, vieux-perse (les deux seules directement attestées)
Moyen-iranien~400 av. – 900 apr. J.-C.moyen-perse (pehlevi), parthe ; sogdien, bactrien, chorasmien, saka-khotanais
Iranien modernedepuis ~900 apr. J.-C.persan, kurde, pachto, baloutche, ossète, tadjik, etc.

Le sogdien des marchands de la Route de la soie, le parthe des Arsacides, le bactrien gréco-iranien : tous appartiennent à la même lignée. Certains se sont éteints ; d’autres ont des descendants vivants — l’ossète prolonge la langue des Scythes, Sarmates et Alains ; le yaghnobi du Tadjikistan est le dernier rejeton du sogdien.

Les peuples d’aujourd’hui · III

Entre 150 et 200 millions de locuteurs — et six grands peuples qui en font 90 %.

On estime à 150 à 200 millions le nombre de locuteurs natifs des langues iraniennes (Windfuhr). Six peuples en représentent à eux seuls près de 90 % : Persans, Lurs, Kurdes, Tadjiks, Baloutches et Pachtounes. Autour d’eux gravite une constellation de langues plus petites mais tout aussi anciennes.

Homme kurde hawrami en costume traditionnel
Homme hawrami (Kurdistan), iranien du groupe occidental. Photo : Archasia, Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0
Femmes tadjikes en habits traditionnels
Femmes tadjikes d’Asie centrale — persanophones de Transoxiane. Photo : Brian Harrington Spier, Wikimedia Commons — CC BY-SA 2.0

À l’Ouest : le persan (farsi, dari, tadjik — un même diasystème, 60 à 110 millions de locuteurs) et le luri au Sud-Ouest ; au Nord-Ouest le kurde (kurmandji, sorani…), le baloutche, et les langues de la Caspienne — gilaki, mazandarani, talysh, tati, sémnani — auxquelles s’ajoutent le zazaki et le gorani. À l’Est : le pachto (35 à 55 millions), les langues du Pamir (shughni, wakhi…), l’ossète du Caucase et le yaghnobi.

Quelques nuances que l’honnêteté impose : les décomptes de locuteurs varient fortement d’une source à l’autre (Ethnologue, Iranica, Britannica) — il faut les lire en fourchettes. Le kurde est moins une langue unique qu’un continuum (Ludwig Paul) ; et zazaki et gorani, longtemps comptés comme « kurdes », en sont en réalité linguistiquement distincts. La parenté reste, dans tous les cas, iranienne.

Le Grand Iran · IV

De l’Euphrate à l’Oxus, du Caucase à l’Indus — un continent culturel.

Ces peuples ne tiennent pas dans les frontières d’un État. Ils dessinent ce que l’érudition appelle le Grand Iran (Iranian Cultural Continent) : l’Iran et l’Afghanistan, le Tadjikistan, la Transoxiane de Samarcande et Boukhara, le Kurdistan à cheval sur quatre pays, l’Ossétie du Caucase, le Baloutchistan pakistanais — et, par rayonnement, jusqu’à l’Inde. L’historien Richard N. Frye en donne la définition la plus juste :

« Iran désigne toutes les terres et tous les peuples où des langues iraniennes étaient et sont parlées. » Richard N. Frye

Le persan, le fil d’or · V

La langue qui, par-dessus les peuples, les relie tous.

Une famille si vaste pourrait se disperser. Elle ne l’a pas fait — parce qu’une langue, née au Sud-Ouest, est devenue le bien commun de tout l’ensemble : le persan. Du IXᵉ au XIXᵉ siècle, le nouveau-persan fut la lingua franca de la culture, de la poésie et des chancelleries « des Balkans à la Chine » — ce que les historiens nomment le monde persanate.

Dans l’Inde des sultans de Delhi puis des Moghols, le persan devient langue officielle : l’empereur Akbar l’impose à son administration vers 1580, précisément parce qu’elle n’appartenait à aucun groupe en particulier — une langue neutre, cosmopolite, partagée. Elle ne s’effacera qu’avec le décret colonial britannique de 1837.

Folio enluminé du Shahnameh de Ferdowsi
Folio enluminé du Shahnameh de Ferdowsi (« Bahram Gur tue le dragon »). L’épopée, plus de 50 000 distiques, a « ranimé la langue persane ». The Metropolitan Museum of Art — CC0

Car au cœur de ce lien, il y a un livre et un homme. Vers l’an 1010, Ferdowsi achève le Shahnameh, le « Livre des Rois » : plus de cinquante mille distiques qui, en un persan presque pur, sauvent de l’oubli la mémoire, l’éthique et l’identité de l’Iran. On l’a justement nommé le revivificateur de la langue persane. Après lui, Roumi en Anatolie seldjoukide, Hafez et Saadi à Chiraz, Amir Khusrow et Ghalib en Inde : tous écrivent dans la même langue, et c’est elle qui, par-dessus les montagnes et les empires, fait de tous ces peuples aryens une seule communauté de l’esprit.

C’est pourquoi, lorsque Ferdowsi veut dire l’attachement à cette patrie de l’âme, il l’écrit dans ce vers que tout enfant d’Iran connaît — et que nous laissons, ici, dans sa calligraphie :

چو ایران نباشد تن من مباد

« Si l’Iran n’est plus, que mon corps ne soit plus. »

Ferdowsi — Shahnameh


— Ashk-7000, pour la Garde Javidan.

Sources : Encyclopædia Iranica — entrées ARYA (H. W. Bailey), ĒRĀN & ĒRĀNŠAHR (D. N. MacKenzie), EASTERN IRANIAN LANGUAGES (N. Sims-Williams), IRAN vi. Langues, GREATER IRAN ; Collège de France, chaire « Mondes iranien et indien » — Jean Kellens (« Les Airiia- ne sont plus des Aryens », 2005) ; R. Schmitt (dir.), Compendium Linguarum Iranicarum (1989) et The Bisitun Inscriptions of Darius (1991) ; G. Windfuhr (dir.), The Iranian Languages, Routledge ; P. O. Skjærvø, Old Iranian ; R. N. Frye, The Heritage of Persia ; Ferdowsi, Shahnameh (v. 1010). Illustrations : Wikimedia Commons / The Met (licences indiquées).

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