Payandeh Iran
Iran · Mémoire de la langue
Payandeh Iran
Un homme face à la caméra. Trois fois. Du fond de la gorge. Voici ce que ces deux mots veulent dire — et pourquoi ils résonnent depuis trois mille ans.
پاینده ایران « Que l’Iran demeure. Que l’Iran dure. Que l’Iran soit éternel. »
Le mot une racine de quatre mille ans
Le persan پاینده (pâyandeh) est un participe présent. Il vient du verbe پاییدن (pâyidan) — « durer », « rester debout », « demeurer », « protéger ». Littéralement, pâyandeh signifie : celui ou ce qui dure. Pâyandeh Iran n’est donc pas un souhait poli. C’est une affirmation, presque une prière : que l’Iran demeure, que l’Iran endure, que l’Iran soit éternel.
La chaîne — quatre mille ans de continuité
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*paH- (proto-indo-iranien)
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pā- (vieux perse — Cyrus, Darius)
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pādan / pāy- (moyen perse — époque sassanide)
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پاییدن / پاینده (persan moderne — Ferdowsi, et aujourd’hui)
La racine indo-européenne *peh₂- est la même qui donne, en latin, pastor — « celui qui protège le troupeau » — et en anglais pasture. Quand un Iranien crie Payandeh Iran, il prononce un mot qui était déjà prononcé dans les steppes de l’Asie centrale, par les ancêtres communs des Perses, des Indiens, des Grecs, des Latins et des Germains. Un mot qui a survécu aux Achéménides, aux Sassanides, à la conquête arabe, aux Mongols, aux Safavides, aux Qadjars, aux Pahlavi, et aux mollahs. Un mot plus ancien que l’Iran lui-même.
Ey Iran (1944) le vers qui devient cri
Téhéran, automne 1944. La Seconde Guerre mondiale n’est pas finie. L’Iran est officiellement neutre, mais occupé : les Britanniques au sud, les Soviétiques au nord. Un jour, le poète Hossein Gol-e-Golab, en passant devant une caserne iranienne au cœur de la capitale, voit flotter les drapeaux des Alliés sur un bâtiment iranien. Pas le drapeau de l’Iran. Les drapeaux des occupants. Il rentre chez lui, blessé, et écrit un poème.
Le compositeur Ruhollah Khaleghi met le poème en musique. Le ténor Gholam-Hossein Banan le chante pour la première fois le 27 octobre 1944, dans l’école militaire de la rue d’Istanbul à Téhéran. Le poème s’appelle Ey Iran — « Ô Iran ». Le vers final, repris en chœur par toute la salle ce soir-là, n’a jamais cessé d’être chanté depuis.
Le chant Ey Iran est devenu, à partir de 1979, l’hymne alternatif du peuple iranien — celui qui se chante dans les manifestations, dans les rassemblements de la diaspora, dans les écoles persanes de Los Angeles, de Paris, de Berlin. L’hymne officiel du régime islamique, lui, ne se chante nulle part. Personne ne le connaît. Personne ne l’aime. Ey Iran, en revanche, est dans toutes les bouches : c’est devenu, en pratique, l’hymne du véritable Iran — celui d’avant et celui d’après.
Quand Payandeh est devenu cri des manifestations de 1979 à aujourd’hui
Depuis quarante-sept ans, Payandeh Iran est l’un des slogans constants de la résistance iranienne. On le crie en 1979, dans les premières contestations contre Khomeini. On le crie en 2009, pendant le Mouvement Vert, dans les rues de Téhéran. On le crie en 2017-2018, dans le soulèvement de Mashhad. On le crie en 2019, pendant Bloody November, malgré le blackout Internet. On le crie en 2022, dans la révolution Femme, Vie, Liberté, après le meurtre de Mahsa Amini. On le crie en 2026, pendant Bloody January, malgré les balles et les hélicoptères.
C’est un slogan qui ne porte pas de couleur politique. Il ne désigne pas un parti, ni un homme, ni un programme. Il dit simplement : l’Iran existait avant ce régime, et l’Iran existera après lui. C’est pour cela qu’il fait si peur aux mollahs. Parce qu’il les ignore. Parce qu’il les enjambe. Parce qu’il les rend, à l’échelle d’une civilisation, anecdotiques.
Trois mille ans d’amour de la patrie le patriotisme iranien
Il faut comprendre quelque chose, quand on entend un Iranien crier Payandeh Iran : ce n’est pas un nationalisme moderne, né au dix-neuvième siècle européen. C’est un sentiment beaucoup plus ancien, beaucoup plus profond, beaucoup plus sacré. Les Iraniens appellent cela Mehr-e Mihan — l’amour de la patrie. Mais le mot mehr n’est pas un mot ordinaire : c’est aussi le nom du dieu zoroastrien Mithra, dieu du contrat, de la fidélité, de la lumière. L’amour de l’Iran, dans la culture iranienne, est un acte religieux.
Cyrus le Grand, il y a 2 600 ans, libère les Juifs de Babylone et grave dans l’argile le premier décret de tolérance religieuse de l’histoire humaine. Darius, son successeur, fait bâtir Persépolis avec des ouvriers payés — pas des esclaves. Mille ans plus tard, après la conquête arabe et l’imposition de l’islam par le sabre, Ferdowsi passe trente années à écrire le Shahnameh — soixante mille distiques en persan pur, sans un seul mot d’arabe. Il sauve la langue. Il sauve la mémoire. Il déclare :
Quand Ferdowsi, en l’an mille de notre ère, écrit ces mots, il pose le geste fondateur du patriotisme iranien moderne : l’Iran n’est pas une terre, c’est une langue. L’Iran n’est pas un État, c’est une mémoire. Et c’est pour cela qu’il survit. C’est pour cela qu’il a survécu aux Arabes, aux Turcs, aux Mongols, aux Britanniques, aux Russes — et qu’il survivra aux mollahs.
Norouz, fête du Nouvel An iranien, célébrée le 21 mars depuis trois mille ans, malgré quatorze siècles d’hostilité du clergé islamique : toujours là. Chaharshanbe Suri, la nuit des feux, héritée du zoroastrisme, criminalisée par le régime : toujours célébrée, malgré les arrestations. Mehregan, la fête de l’automne et du dieu Mithra : chuchotée mais vivante. Le drapeau Lion et Soleil, banni en 1980, présent dans toutes les manifestations depuis 2009. Voilà ce que veut dire Mehr-e Mihan. Voilà ce que veut dire Payandeh Iran.
L’homme dans la vidéo, là-haut, sur sa colline, ne dit rien d’autre. Trois fois. Payandeh Iran. Payandeh Iran. Payandeh Iran. Comme une prière. Comme un serment. Comme un cri du fond du ventre, après quarante-sept ans d’occupation idéologique. Il ne crie pas un slogan partisan. Il ne crie pas une marque, ni une idéologie, ni un nom. Il crie un mot vieux de quatre mille ans, qui dit simplement : nous sommes encore là, et nous resterons.