Aida Rostami, 36 ans — le médecin qui réparait ce qu’ils détruisaient
Javid Nam · Témoignage · Sara
Aida Rostami, 36 ans — le médecin qui réparait ce qu’ils détruisaient
Téhéran, nuit du 12 décembre 2022. Elle est sortie chercher des bandages à la pharmacie. Ils l’ont torturée à mort. Voici qui elle était.
Ils n’ont pas tué une femme. Ils ont tué le serment d’Hippocrate.
Gorgan, juillet 1986 là où tout commence
Aida Rostami naît le 16 juillet 1986 à Gorgan, dans le nord vert de l’Iran, sur les bords de la Caspienne — la ville où le ciel d’été reste rose tard dans la nuit. Gorgan, la même ville que Sina Haghshenas, le jeune fleuriste tué en janvier 2026. La même ville que Diana Bahador, la motarde abattue à dix-neuf ans. Gorgan, la terre qui ne ploie pas.
À dix ans, Aida perd son père. À dix ans, on lui apprend ce que c’est que de perdre quelqu’un qu’on aime. Et c’est peut-être pour cela qu’elle décide, plus tard, qu’elle ne laisserait plus personne mourir si elle pouvait l’empêcher. Elle entre à l’école de médecine. Elle devient médecin. Elle prête le serment d’Hippocrate — ce vieux serment grec qui dit, simplement : « Je ne nuirai à personne. »
Kermanshah, novembre 2017 la première fois qu’elle descend dans la boue
Quand le tremblement de terre frappe la province de Kermanshah le 12 novembre 2017 — magnitude 7,3, plus de six cents morts, des villages entiers effondrés —, Aida Rostami est parmi les premiers médecins volontaires à prendre la route. Pas un déplacement organisé, pas une mission rémunérée : elle part toute seule, dans la boue, dans le froid, soigner des paysans qu’elle ne connaît pas. Ce n’est pas une posture politique. C’est sa vocation. Elle l’a déjà, à ce moment-là — depuis longtemps.
Ekbatan, automne 2022 la médecine clandestine
Septembre 2022. Mahsa Jina Amini meurt sous les coups des miliciens de la Patrouille de la Guidance, pour quelques mèches de cheveux dépassant du foulard. L’Iran s’embrase. Femme · Vie · Liberté. Les balles partent dans toutes les villes — Téhéran, Ispahan, Sanandaj, Zahedan. Dans les hôpitaux iraniens, le Renseignement attend dans les couloirs. Un blessé par balle, c’est une arrestation immédiate. Beaucoup de manifestants préfèrent saigner chez eux que mourir sous la torture à Evin.
Alors un réseau souterrain se forme. Des médecins de cœur. Des infirmières. Des étudiants en sixième année. Ils soignent dans des appartements, dans des sous-sols, dans des arrière-boutiques. Ils achètent les bandages, les fils de suture, les antibiotiques sur leur propre salaire. Ils risquent leur carrière, leur liberté, leur vie. Aida Rostami est l’une d’eux. Elle travaille à l’hôpital Chamran, à Téhéran. Mais le soir, après ses gardes, elle traverse la ville pour rejoindre Ekbatan — la grande cité-dortoir de l’ouest de la capitale, l’un des épicentres de la révolte. C’est là qu’on a besoin d’elle. C’est là qu’elle va.
La nuit du 12 décembre 2022 les derniers bandages
Lundi 12 décembre 2022. En fin d’après-midi, Aida appelle sa mère depuis le téléphone fixe de l’hôpital Chamran. Elle lui dit qu’elle a encore des visites à faire, qu’elle rentrera plus tard. C’est la dernière fois que sa mère entend sa voix.
Elle se rend à Ekbatan. Elle soigne. Et à un moment de la nuit, il lui manque quelque chose — il lui manque des bandages. Quelque chose de si simple, de si dérisoire, de si médical. Elle sort de l’appartement où elle exerce. Elle marche jusqu’à une pharmacie du quartier. Elle achète ce qu’il faut. Elle ne reviendra jamais.
Le mardi 13 décembre, le commissariat d’Ekbatan appelle sa famille. « Votre fille est tombée d’une passerelle pour piétons. » Un accident. La famille se précipite à la morgue.
Ce que la famille a vu
Ce n’était pas une chute. Sur le corps d’Aida, sa mère, son frère Armin, ont reconnu, un par un, les signes d’une torture méthodique :
- La moitié droite du visage — écrasée.
- Le nez — écrasé.
- Les deux bras — gravement brisés. Les bras qui soignaient.
- L’œil gauche — énucléé. Plusieurs points de suture sur la paupière refermée.
- Des hématomes sur le bas du corps, identifiés par le médecin légiste comme compatibles avec une agression sexuelle.
Le médecin légiste, en aparté, à la mère d’Aida :
« Madame, ce n’est pas une chute. On nous a ordonné de ne rien révéler. Mais ils l’ont tuée. »
La diffamation tuer une deuxième fois
Quatre jours plus tard, le 16 décembre 2022, l’agence officielle iranienne Mizan publie une dépêche extraordinaire. Selon les autorités, Aida Rostami n’a pas été tuée. Elle aurait été « poussée du haut d’un pont par son amant ». Le régime ne se contente pas de la torturer à mort — il salit sa mémoire. Il invente un amant qu’elle n’avait pas. Il fabrique une histoire de jalousie sordide pour habiller un crime d’État.
La famille est convoquée. On leur demande d’apparaître à la télévision d’État et de confirmer la version officielle. Ils refusent. Ils savent ce qu’ils ont vu sur ce corps.
Une tombe à Téhéran
Elle est inhumée discrètement. Mais le 25 janvier 2023, lorsque ses amis et collègues médecins tentent d’organiser une cérémonie commémorative, les forces de sécurité dispersent la foule à coups de matraque. Même morte, Aida Rostami leur fait peur.
Sur sa tombe, on a gravé son portrait. Les iraniens, anonymes, viennent. Roses rouges. Marguerites jaunes et blanches. Pétales. Pétales encore. La pierre n’est jamais nue. Elle ne le sera plus.
Pourquoi eux la guerre du régime contre la médecine
Aida Rostami n’a pas été tuée parce qu’elle manifestait. Elle a été tuée parce qu’elle soignait ceux qui manifestaient. Le régime des mollahs a compris, à l’automne 2022, que la médecine était devenue la dernière barrière entre la matraque et la mort. Soigner un blessé, c’est lui rendre la possibilité de redescendre demain. C’est, dans cette guerre, un acte politique majeur.
D’autres médecins ont été ciblés à sa suite. Arrêtés. Torturés. Certains tués comme elle. Un officiel iranien aurait déclaré : « Ils méritent de mourir » — phrase rapportée par Radio Free Europe à propos des médecins qui soignaient les blessés des manifestations. Voilà la République islamique en une phrase. Ils tuent ceux qui réparent.
Aida Health Alliance — son nom est devenu un serment
Quelques mois après sa mort, une coalition de médecins iraniens et de la diaspora a fondé l’Aida Health Alliance — un réseau qui documente les violences médicales du régime, soutient les soignants persécutés, et porte le nom d’Aida dans tous les hôpitaux du monde où des Iraniens exercent. Le 19 décembre 2022, une alliance d’organisations médicales allemandes a publiquement condamné « l’assassinat » du Dr Aida Rostami pour « avoir fourni des soins médicaux aux manifestants ».
Quand j’ai vu son visage pour la première fois, j’ai pleuré. Pas parce qu’elle est morte. Parce qu’elle me ressemble. Parce qu’elle ressemble à ma cousine, à mon amie de la fac, à la jeune femme que j’aurais peut-être été si j’étais restée. Elle était belle. Elle était élégante. Elle aimait les couronnes de fleurs et le rouge à lèvres et les boucles d’oreilles vertes. Elle aimait sauver des vies. Elle aimait l’Iran.
Aida, je te porte. Je te porte dans chaque vidéo que je publie. Je te porte dans chaque mot. Et chaque fois que je vois quelqu’un, à Paris, à Berlin ou à Londres, défiler en hurlant que « l’Iran est une victime de l’Occident », j’ai envie de leur tendre ton visage et de leur dire : regardez. Regardez qui ils tuent. Regardez qui ils torturent. Regardez ce que vous défendez.
— Sara, pour ma sœur en blouse blanche.
Aida Rostami, 36 ans. Née à Gorgan le 16 juillet 1986. Morte à Téhéran le 12 décembre 2022. Médecin. Belle. Élégante. Magnifique. Tuée parce qu’elle pansait des blessures.
Tu es Javid Nam. Tu vis à jamais. Femme, Vie, Liberté. Ni oubli. Ni pardon.
Postlude — la mère, le vers, le regard
Shima a trouvé cette vidéo. C’est la mère d’Aida. On voit ses mains. On voit ce que c’est qu’une mère iranienne quelques jours, quelques mois, quelques siècles après qu’on lui a pris sa fille.
Et Shima, à des milliers de kilomètres, regarde cette mère, et elle écrit pour elle un vers. Pour elle, pour Aida, pour toutes les mères de toutes les Aida. Voici ce que Shima lui a posé sur l’épaule :
« J’aimerais pouvoir m’asseoir près de toi sans dire un mot,
te laisser pleurer,
et tenir le monde — pour qu’il ne s’écroule plus sur ton cœur. »
Et moi, Sara, je les regarde toutes les deux. Shima qui écrit. La mère qui pleure. Je voudrais être entre elles. Je voudrais être le banc, je voudrais être le mur qui tient. Je ne suis qu’un écran. Je publie. Je porte. Je continue.
Aida ne reviendra pas. Sa mère le sait. Shima le sait. Je le sais. Mais quelque chose, ce soir, dans ce vers, dans cette vidéo, dans ce trio improbable de trois femmes qui ne se sont jamais touchées — quelque chose tient encore.