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Sina Haghshenas — le fleuriste de Gorgan

Mémorial · Javid Nam

Sina Haghshenas — le fleuriste de Gorgan

Il vendait des roses. Il voulait juste vivre de son travail. Le régime l’a abattu pour avoir osé crier sa colère.

Son frère, brisé, brandit la photo de Sina. La douleur d’une famille. La rage d’un peuple.


Quand un régime confisque le pain, l’air, l’eau, le rire, la mèche de cheveux, le verre de vin, la pensée et l’avenir d’un peuple — il ne reste à la jeunesse qu’une chose à faire : descendre dans la rue.

Qui était Sina

Sina Haghshenas tenait un petit magasin de fleurs à Gorgan, ville du nord de l’Iran, capitale de la province du Golestan, en bordure de la mer Caspienne. Une boutique modeste, comme il en existe des milliers en Iran — un comptoir, un frigo, des seaux d’eau, des roses rouges, du jasmin, de l’eucalyptus pour les enterrements. Vingt ans. Un magasin. Une famille. Un frère. Une vie devant lui.

Sauf que vivre, en Iran 2026, n’est plus possible. Pas pour les jeunes. Pas pour personne. Le régime ne se contente pas de gouverner : il écrase chaque dimension de l’existence.

Toutes les raisons de descendre

Sina n’est pas descendu dans la rue pour une raison. Il y est descendu parce que tout l’Iran qui le constituait, jour après jour, était écrasé par la République islamique. Le pain n’était que le déclencheur. Derrière, il y avait quarante-sept ans d’asphyxie sur toutes les dimensions de la vie.

La sharia. Imposée par le sabre depuis 1979, en contradiction totale avec trois millénaires de philosophie iranienne, elle régit le corps, le vêtement, la mèche de cheveux d’une femme, le verre de vin partagé entre amis, le couple non marié dans la rue, la musique qu’on écoute, le baiser qu’on échange. La police de la moralité guette. Les Basij surgissent. La jeunesse iranienne vit sous une surveillance permanente de son intimité.

La mafia d’État. Les Gardiens de la Révolution (Sépah-e Pâsdârân) ne sont pas qu’une armée — ils sont une holding criminelle qui contrôle environ 70 % de l’économie iranienne. Pétrole, télécoms, BTP, ports, contrebande, exportations. Tout ce qui rapporte. Les jeunes entrepreneurs comme Sina sont broyés par cette concurrence rentière, pillés par les taxes, dépossédés de leur outil de travail au profit de princes en uniforme qui n’ont jamais travaillé.

La corruption généralisée. Le clergé chiite au pouvoir, ses fils, ses gendres, ses cousins — la fameuse Aghazadeh, la « caste des fils-de » — vivent dans des palais à Téhéran-Nord, conduisent des Porsche, étudient à Londres et à Toronto, pendant que les jeunes de Gorgan vendent leurs reins pour payer un loyer. Le régime vole les richesses du pays en pleine lumière, et exige en retour de la piété.

Le désastre écologique. L’Iran meurt de soif. Le lac d’Ourmia s’est asséché. Les rivières d’Ispahan ne coulent plus. Téhéran s’enfonce sous l’effet du pompage de ses nappes phréatiques. La pollution de l’air tue chaque année des dizaines de milliers d’Iraniens. Le régime, obsédé par le nucléaire militaire et l’export du chiisme révolutionnaire, n’a aucune politique environnementale. Les jeunes héritent d’un pays qui se désintègre physiquement.

La censure et l’enfermement. Internet est filtré, les VPN traqués, les journalistes emprisonnés, les avocats torturés. Aucun parti politique indépendant. Aucune élection libre. Aucun horizon professionnel pour qui refuse l’allégeance idéologique. Les meilleurs des jeunes iraniens fuient à l’étranger — fuite des cerveaux massive, l’une des plus violentes du monde contemporain. Ceux qui restent étouffent.

L’économie en ruine. Oui, le rial s’effondre, l’inflation dépasse 40 %, le pain coûte trop cher, les loyers explosent. Mais cela n’est que le symptôme de tout ce qui précède. On ne peut pas avoir une économie saine dans un pays gouverné par une mafia religieuse qui broie ses propres entrepreneurs et exporte ses dollars vers des milices au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen.

Le 8 janvier

Ce soir-là, à Gorgan comme dans cinquante autres villes d’Iran, des milliers de personnes sont descendues dans la rue. Pas pour une revendication. Pour tout en même temps. Pour le pain, oui — mais aussi pour l’air respirable, pour le droit d’aimer sans craindre, pour un Iran rendu à ses enfants.

Sina y était. Avec ses voisins, ses clients, son frère probablement. Quand les forces de sécurité — Basij en civil, Gardiens de la Révolution en uniforme — ont ouvert le feu à balles réelles dans la foule, il est tombé. Une balle. Vingt ans. Fini.

Le contexte — Bloody January 2026

Les nuits du 8 au 9 janvier 2026 ont marqué le massacre de protestataires le plus meurtrier de l’histoire moderne de l’Iran en si peu de temps. Le régime a coupé Internet pendant 48 heures pour étouffer les images. Quand le blackout s’est levé, le bilan a glacé le monde.

36 500+tués estimés
~40 000fourchette ONG
50+ villestouchées

Sina fait partie de ces 40 000 visages que le régime aurait voulu effacer. Lire le communiqué Bloody January →

Les funérailles, ou comment la mort devient résistance

Ce qui s’est passé après est, à sa manière, plus puissant encore. Quand le corps de Sina a été rendu à sa famille — après les pressions habituelles du régime pour interdire les funérailles publiques —, ses proches ont fait quelque chose d’inattendu. Ils n’ont pas pleuré en silence. Ils ont célébré sa vie.

Musique, chants, le drapeau Lion et Soleil brandi au-dessus du cercueil, des roses — les roses qu’il vendait — jetées sur la dépouille. Les voisins, les inconnus, des centaines de personnes sont venus refuser que sa mort soit silencieuse. Ce mouvement de « dancing for the dead », célébrer pour défier, est devenu l’une des signatures de la révolution iranienne contemporaine. Le régime mise sur la peur et l’oubli. Les familles répondent par la fête et la mémoire.

Le frère

Dans la vidéo ci-dessus, c’est son frère qu’on voit. Brisé. Le visage défait. Brandissant la photo de Sina à hauteur de cœur, comme un étendard. Une image qu’aucun mot ne peut traduire. Un homme qui tient le portrait de son petit frère mort à vingt ans pour avoir voulu vivre. C’est ça, l’Iran de 2026. C’est ça, le bilan réel du régime des mollahs.


Sina Haghshenas, Javid Nam.

Son nom est éternel. Sa boutique est silencieuse. Son frère porte sa photo. Et nous, nous portons son nom.

Sources : Iran International (8 janvier 2026, 26 janvier 2026, 22 février 2026), Radio Free Europe / Radio Liberty (mémorial Gorgan), Wikipedia — 2026 Iran massacres. Photo et vidéo : TikTok @sara__14111.

— Sara, mémorial Javid Nam · /javid-nam/

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