Le train — un poème de Shima
chant gilaki, Fereydoun Pourreza
Poésie · Témoignage d’exil
Le train — un poème de Shima
Écrit dans un wagon, entre Paris et la Normandie. Le voyage immobile d’une exilée vers la patrie blessée qu’elle porte au cœur.
À propos de l’autrice
Shima a vécu trente-huit ans en Iran. Trente-huit années sous la République islamique, sous la sharia, sous le voile imposé, sous les mille interdits qui rétrécissent jour après jour l’espace d’une femme iranienne.
Elle a porté pendant longtemps un mariage malheureux qu’elle ne pouvait pas quitter. Pas par soumission : par amour. Le code civil iranien, fondé sur la sharia chiite duodécimaine, accorde au père la velâyat — l’autorité parentale exclusive. La mère, en cas de divorce, perd la garde de son fils dès l’âge de sept ans. Comme des centaines de milliers de femmes en Iran, Shima a subi en silence pour ne pas perdre son enfant. C’est l’une des violences les plus sourdes, les plus structurelles, les plus invisibles que la République islamique fait peser sur les femmes : les marier à leurs geôliers.
Aujourd’hui en France, exilée, elle élève seule son fils, lui transmet la langue persane, la mémoire d’un Iran libre, l’espoir d’un retour. Et tout en se reconstruisant, jour après jour, elle se bat — par les mots, les rassemblements, les réseaux — pour la jeunesse iranienne qui, elle, est restée prise au piège.
Et elle écrit. Parce que les Iraniens écrivent toujours. Parce que la poésie a porté ce peuple pendant trois mille ans, et qu’elle le portera encore.
Le train
فارسی · Persan
قطار
از دلِ جادههای پاریس تا نرماندی میگذرد
و شب
چراغِ روستاها را
مثل خاطرهای دور
روی شیشه میپاشد
آدمها
خسته از روزمرگی
سر بر شانهٔ خواب گذاشتهاند
و من
تمامِ مسیر را
به وطنی فکر میکنم
که هنوز
از زخمهایش خون میچکد
به کوچههایی
که بوی باروت گرفتهاند
به پنجرههایی
که چشمانتظار ماندهاند
و به جوانهایی
که نامشان
روی سنگفرشِ خیابانها جا مانده است
دوری فقط فاصله نیست؛
وقتی وطن زخمیست، آدم هرجا باشد تبعیدیست.
قطار میرود
اما دلِ من
در ایستگاهی دور مانده
جایی میانِ دود
فریاد
و پرچمی که هنوز
در بادِ امید میلرزد
بعضی کشورها را مردمشان روی نقشه نگه نمیدارند؛ در دلشان نگه میدارند.
و من
از دلِ جادههای پاریس تا نرماندی
تمامِ راه را
به بازگشت فکر میکنم
به روزی که
نامِ وطن
دیگر
همقافیهٔ درد نباشد.
Français
Le train fend les routes de Paris
jusqu’aux rivages de Normandie,
et la nuit
projette les lumières des villages
sur la vitre,
comme un souvenir lointain.
Les passagers,
épuisés par les jours,
déposent leur tête
sur l’épaule du sommeil ;
et moi,
tout au long du chemin,
je pense à une patrie
dont les blessures
saignent encore.
À des ruelles
où traîne l’odeur de la poudre,
à des fenêtres
qui attendent encore,
et à ces jeunes
dont les noms
sont restés gravés
sur les pavés des rues.
L’exil n’est pas qu’une distance ;
quand la patrie saigne,
où qu’il soit, l’homme demeure un exilé.
Le train continue sa course,
mais mon cœur, lui,
est resté
dans une gare lointaine —
quelque part
entre la fumée,
les cris,
et un drapeau
qui tremble encore
dans le vent de l’espoir.
Il y a des pays
que leurs peuples ne portent pas
sur une carte ;
ils les portent
au plus profond de leur cœur.
Et moi,
des routes de Paris
jusqu’aux côtes de Normandie,
tout au long du voyage,
je pense au retour.
Au jour
où le nom de ma patrie
ne rimera plus
avec la douleur.
La poésie, âme de l’Iran
Aucun peuple au monde n’a entretenu avec la poésie un lien aussi intime, aussi vital, que le peuple iranien. Là où d’autres civilisations ont leurs philosophes, leurs juristes, leurs théologiens, l’Iran a ses poètes. Ils sont les véritables piliers de l’identité nationale, et chaque Iranien, qu’il soit chauffeur de taxi à Téhéran, médecin à Chiraz ou ouvrier à Tabriz, connaît par cœur des centaines de vers.
Ferdowsi (Xe siècle), qui par le Shâhnâmeh — le Livre des Rois — a sauvé la langue persane de l’effacement après la conquête arabe. Hafez (XIVe), dont le tombeau à Chiraz attire chaque jour des milliers de pèlerins venus consulter le fâl, son oracle poétique. Saadi, dont les vers sur la fraternité humaine sont gravés à l’entrée des Nations Unies. Omar Khayyam, mathématicien et poète, qui chante le vin et l’instant présent au cœur de la nuit cosmique. Roumi, dont les Mathnawi sont l’un des sommets de la mystique mondiale, lu de Konya jusqu’à San Francisco.
Quand un Iranien tombe amoureux, il cite Hafez. Quand il enterre un proche, il cite Roumi. Quand il célèbre Nowrouz, il récite Ferdowsi. Quand il pleure en exil — comme Shima ce soir-là, dans son train —, il écrit son propre poème, qui rejoindra la longue chaîne de trois mille ans.
Ce que les mollahs n’ont jamais compris, c’est que la poésie persane est radicalement incompatible avec la sécheresse théocratique qu’ils prétendent imposer. Hafez chante le vin. Khayyam doute. Saadi proclame la fraternité de tous les humains, croyants ou pas. Roumi danse. C’est cela, l’Iran réel. C’est cela qui survit, intact, sous la couche de l’occupation idéologique de 1979.
Le poème de Shima s’inscrit dans cette filiation. Une femme exilée, dans un train français, qui pense à sa patrie blessée — et qui transforme la douleur en beauté. C’est ce que l’Iran fait depuis toujours.
Javid Iran
Tant qu’une exilée écrit en persan, l’Iran respire. Tant qu’une mère transmet la langue à son fils, l’Iran survit. Tant qu’un poème naît dans un wagon entre Paris et la Normandie, la République islamique a déjà perdu.
— Shima · mai 2026