Faravahar gravé dans la pierre à Persépolis
Le Faravahar gravé dans la pierre, escalier entre les palais de Darius et de Xerxès, Persépolis — Ve siècle av. J.-C.Carole Raddato (Following Hadrian) / Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0)

Trois millénaires avant nous, dans l’est iranien,
un homme du nom de Zarathushtra a déposé dans le langage humain une
vision du monde qui n’a jamais cessé de couler sous nos vies.
Voici, en dix points, ce qu’un Iranien lui doit — et qu’il porte
encore aujourd’hui.

1Sagesse

Mazda signifie « sagesse ». Ahura Mazda,
le « Seigneur Sagesse », n’est pas un dieu qui exige la soumission :
il invite à comprendre. Toute la révélation zoroastrienne part de là —
la première vertu de l’âme est la connaissance, et toute connaissance
est sacrée. Penser, étudier, douter, chercher : voilà déjà servir
Ahura Mazda.

2Bienveillance — le triptyque

Trois mots à retenir une fois pour toute la vie :

Pendar Nik, Goftar Nik, Kerdar Nik.
Bonnes pensées, bonnes paroles, bonnes actions.
— Avesta

La morale zoroastrienne tient en cette discipline simple : aligner
le pensé, le dit, l’agi. Pas de salut par la foi seule, pas de
rachat par le sacrifice : on est ce qu’on pense, ce qu’on dit, ce
qu’on fait — et la cohérence des trois suffit.

3Harmonie

Le cosmos est un ordre. Les Iraniens l’ont nommé asha
— l’ordre cosmique et moral, qui parcourt à la fois les lois
de la nature et celles de l’âme. Vivre justement, c’est s’accorder à
l’asha. Désordre intérieur, désordre du monde : tout est lié. La
beauté d’un jardin, le rythme des saisons, la paix d’un cœur droit
participent du même mouvement.

4Mentalité progressive

Le monde n’est pas figé. Il marche vers la frashôkereti,
la « rénovation finale » — un état accompli où le bien aura triomphé,
où la mort sera défaite. L’Iranien zoroastrien est un homme qui
regarde devant : le passé éclaire, le présent agit,
l’avenir attire. Aucune fatalité — l’histoire est une promesse à
tenir.

5Justesse

L’asha encore : la justesse comme exigence quotidienne. Dire la
vérité. Tenir la parole. Rendre à chacun son dû. Le
mensonge
, dans la tradition iranienne, est l’un des plus
grands péchés — le druj, le « mensonge », est même l’autre
nom du mal. Hérodote rapportait déjà au Ve siècle av. J.-C. que les
Perses enseignaient à leurs fils trois choses : monter à cheval,
tirer à l’arc, et dire la vérité.

6La femme est sacrée

Dès l’Avesta, la femme est l’égale de l’homme dans le service du
bien. Spenta Armaiti, archange féminin, est la
« dévotion sainte » — gardienne de la terre. Les reines achéménides
avaient leurs propres sceaux, leurs domaines, leurs flottes. Atossa,
Mandane, Pourandokht. Le zoroastrisme n’a jamais conçu la femme
comme inférieure. Ce qui est lumière, dans la mémoire profonde du
peuple iranien, n’a jamais été voilé — quelles que soient les
époques qui ont voulu le faire.

7La nature est sacrée

Au cœur de la cosmologie zoroastrienne, les quatre
éléments
— eau, feu, terre, air — sont sacrés et ne
doivent jamais être souillés. Le feu (Atar)
est le symbole vivant d’Ahura Mazda, entretenu éternellement dans
les Atashkadeh (temples du feu). L’eau,
sous le patronage d’Anahita, ne pouvait être polluée par
les morts ou les déchets — d’où l’invention, mille ans avant notre
ère, des qanats qui captent l’eau sans la blesser. La
terre elle-même était jugée trop pure pour
recevoir les défunts : les Zoroastriens bâtirent les dakhmeh
(« tours du silence ») pour ne pas la contaminer.

Cette conscience écologique millénaire a laissé des traces
vivantes : le cyprès de Abarkuh, vieux de 4 000 à
4 500 ans, protégé depuis l’Antiquité ; le chien et le taureau,
sacrés ; Norouz, qui célèbre chaque printemps la
résurrection de la nature avec le Haft Sin ; les premiers
paradeisoi — jardins clos irrigués qui ont donné notre mot
« paradis ». Pour un Iranien fidèle à Zarathushtra, blesser la
nature, c’est blesser Ahura Mazda lui-même.

8Le mal, c’est l’absence du bien

Ahriman, principe du mal, n’a pas d’existence
positive. Il n’est que le retrait, l’absence, le vide laissé
par la lumière qui s’efface. D’où une éthique singulière, et radicale :
on ne combat pas le mal en le pourchassant — on le combat
en faisant le bien. Chaque bonne action est une
lumière allumée ; là où la lumière est, l’obscurité ne peut plus
tenir. Une seule consigne suffit donc : ajoute du bien au monde.

9La vie ici-bas est sacrée — et nous avons une mission

La vie n’est pas une vallée de larmes à traverser pour atteindre
un autre monde. Elle est le monde, le seul lieu où
la création s’achève. Ahura Mazda a conçu le monde parfait
— mais l’a réalisé imparfait, à dessein : pour laisser à
l’homme, son partenaire libre, la responsabilité et la joie de
l’achever.

Notre mission est donc double : être heureux,
épanouis
— et faire le bonheur des autres.
Le bonheur individuel ne tient pas si les autres ne le partagent
pas. C’est un travail collectif, une œuvre commune, une longue
patience qui élève le monde vers la frashôkereti.

Ushta ahmâi yahmâi ushta kahmâi-cit.
Bonheur à celui qui donne du bonheur à un autre.
— Avesta, Yasna 43.1

10Amour — mehr

Un seul mot persan, mehr, dit à la fois l’amour,
l’amitié, la lumière, le soleil et le pacte. C’est aussi le nom du
dieu Mithra, divinité du serment et de la lumière — si
cher au peuple iranien que le mois d’automne s’appelle encore
Mehr, et que sa fête, Mehregan, célèbre depuis
trois mille ans l’amour et la fidélité.

Aimer, dans la vision zoroastrienne, c’est continuer la création.
L’amour y est :

  • Acte créateur — non un sentiment passif. On
    fait l’amour comme on fait le bien : par décision, par geste, par
    durée.
  • Pacte (peyman) — l’engagement
    librement consenti et tenu est sacré. Trahir un peyman est l’un
    des plus graves péchés.
  • Sans honte du corps — pas de célibat
    religieux, pas de péché de chair. Le mariage est l’un des actes
    les plus méritoires. Anahita sanctifie la beauté et la
    fécondité.
  • Partenariat d’égaux — mari et femme sont
    hampaymân, alliés contre Ahriman, élevant ensemble les
    enfants comme on élève le monde.
  • Universel — il s’étend aux bêtes, à la
    nature, au feu, à l’eau. La cruauté envers un animal est un péché
    religieux. Le chien, ami sacré, accompagne même les rites
    funéraires.
  • L’amitié comme grande vertudoosti,
    chantée jusqu’à Saadi et Hafez quinze siècles plus tard : « L’ami
    est le miroir de l’âme. »

L’amour zoroastrien n’est pas un sentiment qu’on attend. C’est
un don qu’on fait — et qui, en revenant, illumine celui qui l’a
fait.

Pendant quarante-sept ans, nous avons vécu sous
l’occupation d’une idéologie en totale contradiction
avec nos principes de vie essentiels.
Cette philosophie n’est pas un musée. Elle est l’eau qui coule depuis
trois mille ans sous toutes les œuvres iraniennes — de Persépolis aux
poèmes de Hafez, des miniatures safavides à la conscience civique du
peuple aujourd’hui. Pour la replacer dans la longue histoire du pays,
lire IRANICA — 7000 ans de civilisation
iranienne
.
Sources — L’Avesta (Yasna, Gâthâs), traductions Jean
Kellens ; Encyclopædia Iranica (iranicaonline.org) ; Mary Boyce,
A History of Zoroastrianism (Brill) ; Jean Kellens,
Zoroastre dans l’histoire ou dans le mythe ?, Collège de
France ; Hérodote, Histoires, livre I.