Sept millénaires d’histoire continue. Un peuple
qui n’a jamais cessé de penser, de bâtir et de chanter. La philosophie
de Zarathushtra — bonnes pensées, bonnes paroles, bonnes actions —
coule encore dans les veines de ceux qu’on appelle Iraniens.
I. Aux origines — Sialk, Sarab, le néolithique iranien
vers 7000 – 3500 av. J.-C.
Au septième millénaire avant notre ère, sur le plateau iranien,
les premiers villages d’agriculteurs façonnent la terre cuite,
domestiquent la chèvre et le mouton, peignent sur leurs vases des
oiseaux, des bouquetins, des constellations. Tepe Sialk
près de Kashan, Tepe Sarab près de Kermanshah,
Suse au Khouzistan : ces foyers néolithiques
inventent en parallèle de la Mésopotamie, et parfois avant elle, les
gestes fondateurs des civilisations urbaines.

Musée national d’Iran — Darafsh / Wikimedia Commons (CC BY 3.0)
La poterie peinte de Sialk, avec ses motifs géométriques et ses
silhouettes animales stylisées, témoigne d’une sensibilité esthétique
déjà raffinée — quatre mille ans avant que Cyrus ne fonde le premier
empire mondial.
II. L’Élam — Suse et Tchoga Zanbil
vers 3200 – 539 av. J.-C.
Trois millénaires avant l’arrivée des Perses, la civilisation
élamite règne sur le sud-ouest iranien. Sa capitale,
Suse, devient l’une des plus anciennes villes
continuellement habitées au monde. Les Élamites créent une écriture
propre — le proto-élamite —, puis adoptent et transforment le
cunéiforme. Leur architecture monumentale culmine au XIIIe siècle
avant notre ère sous le règne d’Untash-Napirisha, avec la ziggourat
de Tchoga Zanbil, la plus grande hors de
Mésopotamie, dédiée au dieu Inshushinak.

Shahrzad Fattahi / Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)
Quand Cyrus le Grand prend Suse en 539, il n’efface pas l’héritage
élamite : il l’absorbe. La langue élamite restera, pendant deux
siècles, l’une des langues administratives de l’empire achéménide.
Sur le palais de Darius à Suse, des artisans venus de toutes les
provinces déposent côte à côte leurs savoir-faire.
III. Les Aryens, Zarathushtra — l’âme du pays
vers 2000 – 700 av. J.-C.
Au IIe millénaire avant notre ère, les Indo-Iraniens
descendent des steppes d’Asie centrale et peuplent le plateau. Ils
donnent à cette terre son nom — Aryānām Xšaθra, le pays
des Arya, « les nobles » : c’est l’origine du mot
Iran. Au cœur de leur cosmologie va surgir une
révolution spirituelle.

Raphaël, 1509-1511 — Wikimedia Commons (domaine public)
Quelque part entre 1500 et 1000 avant notre ère, dans l’est
iranien, un homme — Zarathushtra, que les Grecs
appelleront Zoroastre — formule la première grande religion éthique
de l’humanité. Un Dieu unique, Ahura Mazda, principe
de lumière et de sagesse ; un adversaire, Ahriman ; et entre les deux,
l’homme libre, responsable de ses choix. Le précepte tient en trois
mots :
Pendar nik, goftar nik, kerdar nik.
Bonnes pensées, bonnes paroles, bonnes actions.
— Avesta, parole de Zarathushtra

Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
Vingt-cinq siècles avant les monothéismes abrahamiques, le
zoroastrisme pose la liberté morale comme fondement. Il imprégnera
le judaïsme post-exilique, le christianisme primitif, l’islam
mystique. En Iran même, sa philosophie continue d’irriguer chaque
strate : du dualisme manichéen à la poésie de Hafez, des miniatures
safavides à la conscience civique d’aujourd’hui. Quand un Iranien
parle d’éthique, c’est encore la voix de Zarathushtra qui souffle
sous ses mots.
IV. Médes, Achéménides — le premier empire-monde
vers 700 – 330 av. J.-C.
Au VIIe siècle, les Mèdes fédèrent les tribus
iraniennes et, alliés à Babylone, abattent Ninive en 612 — fin de
l’Assyrie. En 550, leur cousin Cyrus II, roi de
Perse à Pasargades, renverse son grand-père Astyage et fonde
l’Empire achéménide. En vingt ans, il prend Sardes,
Babylone, et étend son autorité de l’Indus à la Méditerranée.

Darafsh Kaviyani / Wikimedia Commons (CC BY 3.0)
Cyrus invente une politique impériale inédite : le respect des
peuples. À Babylone, en 539, il libère les Juifs de l’exil et
restaure leurs cultes. Le Cylindre de Cyrus,
aujourd’hui au British Museum, est souvent présenté comme la
première déclaration des droits de l’homme.

British Museum — Prioryman / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
Je proclamai à tous : que chacun reste libre d’adorer son dieu ;
nul ne sera contraint, nul ne sera humilié.
— Cylindre de Cyrus, vers 539 av. J.-C.
Sous Darius Ier (522-486), l’empire atteint sa
plus grande extension : des Balkans à l’Indus, de l’Égypte à l’Asie
centrale. Il organise vingt satrapies, frappe le darique
en or, fait construire la Route royale de Sardes à Suse,
parcourue en sept jours par les courriers à cheval. À
Bisotun, il fait graver dans la roche, en vieux
perse, élamite et babylonien, le récit de son accession — pierre
trilingue qui permettra, vingt-trois siècles plus tard, à Henry
Rawlinson de déchiffrer le cunéiforme.

Hara1603 / Wikimedia Commons (domaine public)
Sa capitale cérémonielle, Persépolis, devient la
vitrine de l’empire. Aux escaliers de l’Apadana, vingt-trois
peuples — Mèdes, Élamites, Lydiens, Bactriens, Indiens, Éthiopiens,
Ioniens — apportent leurs tributs : tableau d’une diversité
administrée par le droit et la poste.

Taranis-iuppiter / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
Les Grecs, eux, n’ont jamais oublié. La Perse leur fut un miroir :
ils décrivent ses parcs (les paradeisoi, d’où vient notre
mot « paradis »), ses jardins irrigués, sa tolérance, sa cavalerie.
Quand Alexandre incendie Persépolis en 330, il achève une
civilisation politique — mais il en adopte les codes, les
satrapies, l’étiquette.

Musée du Louvre — Jastrow / Wikimedia Commons (domaine public)
IV bis. Cyrus et Israël — vingt-cinq siècles de fraternité
de 539 av. J.-C. à aujourd’hui
Quand Cyrus entre dans Babylone en octobre 539 av. J.-C., il trouve
une cité qui détient, depuis près de soixante-dix ans, les Juifs
déportés par Nabuchodonosor après la destruction du premier Temple
de Jérusalem. Un an plus tard, le roi de Perse signe un édit qui
n’a pas d’équivalent dans toute l’Antiquité : les exilés sont libres
de retourner sur leur terre, libres de rebâtir leur Temple, libres
de récupérer les objets sacrés que Babylone leur avait pris. Le
trésor royal financera en partie la reconstruction.
Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : Yahvé, le Dieu des cieux, m’a
remis tous les royaumes de la terre, et c’est lui qui m’a chargé de
lui bâtir un Temple à Jérusalem, en Juda. Quiconque, parmi vous,
appartient à son peuple, que son Dieu soit avec lui, et qu’il monte
à Jérusalem.
— Livre d’Esdras, I, 2-3
Environ cinquante mille Juifs reprennent le chemin de Jérusalem
en 538 av. J.-C. ; le Second Temple sera achevé sous Darius Ier, en
516, avec l’appui financier du même empire perse. Aucun autre
souverain non-juif, dans toute la Bible hébraïque, ne reçoit
l’honneur qui est rendu à Cyrus : le prophète Isaïe l’appelle
Mashiach — l’Oint du Seigneur — titre réservé aux rois
d’Israël.
Ainsi parle Yahvé à Cyrus, son oint, lui dont j’ai saisi la main
droite pour terrasser devant lui les nations […]. À cause de mon
serviteur Jacob et d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom,
je t’ai donné un titre alors que tu ne me connaissais pas.
— Isaïe, XLV, 1-4
De cet acte fondateur est née une fraternité qui n’a jamais cessé.
La communauté juive d’Iran est la plus ancienne diaspora du monde
hors de la Terre d’Israël — deux mille cinq cents ans de présence
continue. Elle a son mausolée vénéré à Hamadan, où la tradition
situe les tombeaux d’Esther, reine de Perse qui sauva son peuple,
et de son oncle Mordechai. Le prophète Daniel, lui, repose à
Suse — l’antique Shoushan biblique.

Adam Jones / Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0)
Vingt-cinq siècles plus tard, la mémoire de Cyrus est restée
vive en Israël. Une rue de Jérusalem porte son nom — Rehov
Koresh — non loin de la vieille ville. Les manuels d’histoire
israéliens enseignent son décret comme l’un des moments fondateurs
du retour à Sion. En 2018, à l’occasion des soixante-dix ans de
l’État d’Israël, le Premier ministre israélien a publiquement
rendu hommage au « Cyrus de notre temps » — formule qui dit assez
ce que la libération de 539 représente, aujourd’hui encore, dans
la conscience juive.
Du côté iranien, cette fraternité a tenu pendant tout l’âge des
Pahlavis. Mohammad Reza Shah avait fait de l’Iran l’un des très
rares pays de la région à reconnaître de facto l’État
d’Israël ; les deux pays échangeaient ambassades discrètes,
technologies agricoles, étudiants, savoirs militaires. À la fin des
années 1970, plus de cent mille Juifs vivaient en Iran dans la
plus grande sécurité — synagogues actives, écoles hébraïques,
quartiers reconnus.
Il a fallu 1979 pour rompre vingt-cinq siècles
d’amitié. Ce n’est pas l’Iran qui a rompu : c’est un régime
théocratique étranger à son âme. La République islamique
des mollahs, importée et imposée par la violence, a fait
de l’antisionisme un dogme d’État, a appelé à « rayer Israël de la
carte », a financé pendant quarante ans des proxies dont
l’idéologie écrase le peuple iranien autant qu’elle menace le
peuple juif. Cyrus avait libéré les Juifs ; ce régime tient les
Iraniens en otages.
Le peuple iranien et le peuple d’Israël ont aujourd’hui
le même ennemi existentiel : un régime qui les
opprime tous deux — qui pend les jeunes filles à Téhéran et qui
arme les missiles qui tombent sur Tel-Aviv. Ce n’est pas une
guerre entre l’Iran et Israël. C’est la guerre d’un régime
d’occupation contre deux nations.
Quand l’Iran retrouvera sa liberté — et il la retrouvera —, le
pacte de Cyrus sera renoué. Les drapeaux Lion et Soleil et Étoile
de David flotteront à nouveau côte à côte. C’est dans le sens de
l’Histoire, et c’est dans la volonté des deux peuples.
V. Parthes et Sassanides — quatre siècles face à Rome
247 av. J.-C. – 651 ap. J.-C.
Après l’éphémère parenthèse séleucide, les Parthes
(Arsacides) fondent en 247 av. J.-C. un empire qui tiendra Rome en
échec pendant cinq siècles. À Carrhes, en 53 av.
J.-C., le triumvir Crassus, le plus riche Romain de son temps, est
défait par la cavalerie cataphractaire iranienne ; ses aigles
restent à Ctésiphon. Antoine, plus tard, échouera aussi à conquérir
le plateau iranien.
En 224, Ardashir Ier renverse le dernier
arsacide et fonde la dynastie sassanide. Les
Sassanides restaurent le zoroastrisme comme religion d’État,
codifient l’Avesta, bâtissent Ctésiphon dont le
palais voûté reste, plus de mille ans après son érection, l’une
des plus larges voûtes en briques jamais construites. Sous
Khosrow Ier (531-579), surnommé Anushiravan « à
l’âme immortelle », la cour attire les philosophes néoplatoniciens
chassés d’Athènes par Justinien. L’académie de
Gondishapur, au Khouzistan, devient le carrefour
des médecines grecque, syriaque, indienne et iranienne — matrice
de la science arabo-persane qui suivra.
Pendant quatre cents ans, deux puissances seules dominent le
monde antique : Rome et la Perse. Aucune des deux ne parvient à
écraser l’autre.
VI. Des invasions arabes à Ispahan — l’âme persiste
651 – 1796
En 651, Yazdgard III, dernier roi sassanide, est assassiné en
fuite. L’empire tombe sous la conquête arabe. L’islam est imposé
par le sabre — religion étrangère plaquée sur trois
millénaires d’âme zoroastrienne, en contradiction profonde
avec la philosophie de vie iranienne (liberté de l’esprit, égalité
de la femme, sacralité de la nature, joie d’ici-bas). La Perse, elle,
refuse de se dissoudre. Très vite, les Samanides
(IXe-Xe siècles) à Boukhara, puis les Bouyides,
puis les Seldjoukides, font renaître la langue,
l’architecture et la science iraniennes.
Vers l’an mil, Ferdowsi compose en persan pur
le Shahnameh, le « Livre des Rois » : cinquante mille
distiques qui sauvent la mémoire mythique et historique de l’Iran
pré-islamique. À la même époque, Avicenne rédige
le Qanun, manuel de médecine qui régnera six siècles sur
les universités d’Europe. Bientôt, Omar Khayyam en
astronomie et en quatrains, Rûmî en mystique,
Saadi, Hafez, Nezami
en poésie : la culture persane irradie d’Istanbul à Delhi, de
Boukhara à Cordoue.
Les invasions mongoles (1219) puis timourides (XIVe-XVe)
ravagent — mais ne déracinent pas. En 1501, les Safavides
rétablissent un État iranien fort, font du chiisme la religion
d’État, et font d’Ispahan, sous Shah Abbas le Grand,
une des plus belles cités du monde : ses mosquées bleues, sa
grande place, ses ponts comptent encore parmi les chefs-d’œuvre de
l’architecture humaine. Un proverbe disait alors : « Ispahan,
moitié du monde ».
Suivront les Afsharides, puis les Zends — derniers souverains
avant les Qajars.
VII. Qajars et Pahlavis — l’Iran entre dans la modernité
1789 – 1979
Les Qajars (1789-1925) perdent du territoire face
à l’Empire russe, ouvrent l’Iran aux ingérences britannique et
russe, mais voient naître la Révolution constitutionnelle
de 1906 — première constitution écrite du Moyen-Orient,
arrachée par un mouvement de bazaaris, de clercs et d’intellectuels.

Auteur inconnu, c. 1936 — Wikimedia Commons (domaine public)
En 1925, Reza Shah Pahlavi, officier issu de la
brigade cosaque, monte sur le trône. En quinze ans, il modernise
l’État : abolition des capitulations, code civil moderne, université
de Téhéran (1934), chemin de fer transiranien achevé en 1938
sans le moindre emprunt étranger, premier port en eau
profonde sur le Golfe, dévoilement des femmes (1936), réforme du
calendrier, restauration en 1935 du nom international du pays —
Iran, en lieu et place du persan « Perse ». Renvoyé
par les Alliés en 1941, il meurt en exil en Afrique du Sud.
Son fils Mohammad Reza Pahlavi règne de 1941 à
1979. Sous son règne, l’industrie pétrolière est nationalisée
(Mossadegh, 1951), puis remise en marche après le coup de 1953.
La Révolution Blanche de 1963 lance la réforme
agraire, accorde aux femmes le droit de vote, l’alphabétisation de
masse. En 1971, à Persépolis, l’Iran célèbre deux mille
cinq cents ans de monarchie continue. À la fin des années
1970, le pays est la cinquième économie d’Asie, premier producteur
d’acier du Moyen-Orient, et négocie son entrée dans le club des
puissances nucléaires civiles. La Révolution de 1979 referme ce
chapitre.
Du tesson peint de Sialk au transiranien achevé sans dette, c’est
la même main qui crée, le même esprit qui pense, le même peuple qui
chante. La philosophie de Zarathushtra — penser bien, parler bien,
agir bien — n’est ni un slogan ni une nostalgie : elle est l’eau qui
coule sous les pierres de toute cette civilisation. Elle continue
de couler.
(iranicaonline.org) ; Collège de France, chaires d’histoire de l’Iran
ancien et de la Perse antique ; Histoire de l’Iran, Pierre
Briant ; Histoire de la Perse antique, Bruno Jacobs.
Images — Wikimedia Commons (crédits sous chaque
image). Tombe de Cyrus et Tchoga Zanbil : sites classés UNESCO 1979
et 2004.