Ispahan 2014 — l’acide n’a jamais cessé
Il y a dix ans, à Ispahan. Un mois d’automne, vingt-cinq femmes brûlées vives, une au moins assassinée. Pas par hasard. Pas par des fous isolés. Par une politique. La même politique qui, huit ans plus tard, gazerait sept mille filles dans leurs écoles. C’est la même main. Elle a juste changé d’arme.
Le 1er octobre 2014, Soheila
Soheila Jorkesh a vingt-six ans. Elle revient de la piscine. Elle parle à sa mère au téléphone, dans la voiture. Sur un feu rouge d’Ispahan, deux hommes en moto — casques baissés, visières fermées — s’approchent. L’un lui jette de l’acide en plein visage. Le téléphone tombe. La mère, à l’autre bout, n’entend plus que des cris.
Soheila a perdu l’œil droit. On essaie encore, dix ans plus tard, de sauver le gauche.
Une vague — au moins vingt-cinq femmes
En octobre 2014, Ispahan devient un piège. Au moins vingt-cinq attaques à l’acide en quelques semaines, toutes contre des femmes, toutes au visage, toutes en pleine rue ou au volant. Le mode opératoire ne varie pas : deux hommes en moto, casques intégraux, anonymes. Au moins une victime meurt. Les autres sont défigurées à vie — paupières fondues, lèvres soudées, peau remplacée par de la corne. Plusieurs perdent un œil. Certaines, les deux.
Le « motif » : le voile mal porté. « Hijab non conforme. » Une mèche dehors. Un foulard glissé. Un manteau trop court.
La loi du 19 octobre 2014
Huit jours avant le pic de la vague, le Parlement iranien adopte une loi protégeant juridiquement les milices du « amr be ma‘rouf va nahy az monkar » — « commander le bien et interdire le mal ». En clair : protéger ceux qui, dans la rue, « corrigent » les femmes mal voilées. La loi est passée le 19 octobre. La vague d’acide explose dans les jours qui suivent.
Personne n’a été arrêté. Personne n’a été jugé.
Dix ans après les faits, aucun coupable n’a été nommé, identifié, condamné. Aucun procès. Aucun nom. Aucune photo de suspect. Le régime a versé aux victimes la diyah — le « prix du sang », l’indemnisation islamique pour les morts et les blessés. Verser la diyah, c’est reconnaître la responsabilité. C’est dire « nous payons à la place des coupables ». C’est, juridiquement, un aveu. Un aveu sans procès. Un aveu sans punition. Un aveu qui, en réalité, est une signature.
Marzieh — celle qui n’a pas plié
Marzieh Ebrahimi avait vingt-cinq ans en 2014. Elle est en voiture, jette un œil au rétroviseur pour se garer. C’est le dernier visage qu’elle voit avec ses deux yeux. L’acide arrive par la vitre ouverte. Elle perd un œil, la moitié du visage, le sommeil.
Elle ne se cache pas. Elle va à la télévision, elle parle, elle nomme. Elle dit : « Je ne demande pas pitié. Je demande des coupables. » Le régime n’en a pas produit. Il a produit des hashtags officiels, des prêches du vendredi, des promesses. Et puis le silence. Et puis le suivant.
Pas une bavure. Une méthode.
On pourrait croire à une exception. Un accès de violence locale, une dérive, des fanatiques mal cadrés. Mais l’acide d’Ispahan n’est pas une bavure. C’est une méthode de gouvernement — et dix ans suffisent à le démontrer. La République islamique ne fabrique pas seulement des assassinats. Elle fabrique des avertissements ambulants : des femmes vivantes, défigurées, marquées, qu’on croise au marché, à l’arrêt de bus, dans une vidéo qui circule. Le message est lisible par toutes les autres : celle-ci, à votre place, demain.
Huit ans plus tard, l’odeur dans les couloirs
Novembre 2022. Qom. École technique Nour. Dix-huit lycéennes et membres du personnel sont hospitalisées : difficultés respiratoires, vertiges, nausées, paralysies des membres. Le 13 décembre, la même école est frappée à nouveau. Personne ne comprend. Le régime parle de « stress collectif ».
Puis le pattern s’étend. Téhéran. Birjand. Ispahan. Kurdistan. Le 14 février 2023, les parents manifestent : « On gaze nos filles. » Le 6 mars 2023, cent quatre attaques en une seule journée. Khamenei, acculé, parle de « crimes impardonnables ». Aucun coupable n’est désigné. Aucun procès ne s’ouvre.
Bilan, mars 2023 : près de sept mille filles empoisonnées, dans quatre-vingt-onze écoles, dans vingt-huit provinces sur trente-et-une. Le pays entier est une carte de classes gazées. Au moins cinq enfants meurent — dont Raha Hosseini, neuf ans, à Ispahan, en mars 2023, et Mahna Rahimi Mehr, à Saqqez (Kurdistan), en avril.
Raha Hosseini. Neuf ans. Ispahan. La même ville.
Quand j’étais petite à Téhéran, on disait : « Couvre-toi. Pas pour la religion. Pour ne pas être visée. » On le disait à voix basse, dans l’entrée, en mettant le manteau. Personne ne se trompait sur ce que ça voulait dire. Ne pas être visée. Comme si c’était un état météo, un fait du climat, une chose qu’on apprenait aux filles comme on leur apprend à se laver les mains.
Soheila, Marzieh — elles ont eu mon âge. Raha, neuf ans, c’est l’âge de ma plus petite cousine. Toutes ces femmes, toutes ces filles, elles n’ont pas désobéi. Elles ont vécu. Elles sont sorties. Elles ont parlé au téléphone à leur mère en revenant de la piscine. Elles sont allées à l’école.
Et chaque fois — chaque fois — il y a un homme qui décrète que ce corps-là, ce visage-là, cette voix-là, doivent être corrigés. À l’acide. Au gaz. À la matraque. Avec la corde. Au choix. C’est le même homme. Il porte un turban ou un brassard, ça ne change rien. C’est la même main.
Ispahan 2014. Ispahan 2023. Dix ans entre les deux. Aucun coupable arrêté. Aucun. Et entre les deux, la même ville, les mêmes rues, les mêmes filles qu’on accompagne à l’école en se disant que peut-être, peut-être pas aujourd’hui.
— Sara, pour Soheila, pour Marzieh, pour Raha, pour Mahna, pour toutes les autres dont on n’a même pas eu le nom.
Ni oubli. Ni pardon.
Ispahan, octobre 2014. Au moins vingt-cinq femmes attaquées à l’acide. Au moins une morte. Aucun procès.
Iran, novembre 2022 → 2023. Près de sept mille filles empoisonnées au gaz dans leurs écoles. Au moins cinq enfants morts. Aucun procès.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est une signature. Femme, Vie, Liberté.